Femi Odugbemi, réalisateur Nigérian : « Nos gouvernements doivent jeter un nouveau regard sur les salles de cinéma abandonnées »

29 - Août - 2016

Femi Odugbemi, réalisateur Nigérian : « Nos gouvernements doivent jeter un nouveau regard sur les salles de cinéma abandonnées »

Le cinéma nigérian est aujourd’hui d’une certaine respectabilité en Afrique et sous d’autres cieux. Les expériences qu'il a engrangées donnent matière à réflexion aux autres cinémas en chantier ou qui veulent raviver un passé glorieux. L’un de ses illustres représentants, le réalisateur, scénariste et initiateur du Festival international de film documentaire (Irep), Femi Odugbemi, partage, dans cet entretien, son expérience et celle de son pays et porte un regard sur le cinéma africain. L’ancien président de l’Association des producteurs indépendants de télévision du Nigeria a séjourné à Dakar dans le cadre de la présélection panafricaine du Festival de film documentaire "L’arbre d’or" que Gorée Cinéma a abrité (19 au 21 août).

Comment le cinéma nigérian est-il parvenu à s'imposer comme une référence en Afrique ?
Le moteur du cinéma nigérian, c’est le public. Dans les années 1990, il n'y avait pas de salles de cinéma. Le cinéma s'est repris à partir de la vidéo. Les gens avaient accès, chez eux, sur des cd et des dvd, aux productions. Ils se sont approprié les histoires qui s’y racontaient. Le public s'est élargi. Vingt ans plus tard, ce cinéma a pu voyager à travers l'Afrique et s'est fait accepter comme une plateforme de narration. En ce qui a trait à sa qualité, il faut dire qu’elle n’est pas aussi bonne qu’autrefois. Mais cela évolue de manière positive. Le cinéma a su intégrer l’évolution technologique pour en tirer avantage. Par ailleurs, il avait deux atouts que n'avaient ni le cinéma européen ni celui-là américain.

Tout d'abord, il existe une vie après la mort et ce monde spirituel influe sur le monde physique. Le cinéma nigérian y fait souvent référence, d’où une certaine originalité par rapport à ce qui est plus répandu ailleurs. Ce cinéma n’est pas élitiste. Il était populaire. Les premiers à l’adopter, c'étaient les gens qui n’étaient pas allés à l’école et ils étaient plus nombreux. Aussi, ces films étaient accessibles. Aujourd’hui, les comédiens sont mieux outillés et bénéficient d’une notoriété au-delà de nos frontières. Ce qui est intéressant, c'est de constater que ce cinéma populaire commence à effacer les frontières coloniales. Les différences de langue ne constituent plus des obstacles. Et cela est une opportunité à exploiter en termes d’échanges culturels et économiques pour le cinéma africain.

Cela implique des échanges plus fréquents…
Absolument. Il y a un potentiel dans la distribution. Dans une conversation passionnante, je discutais avec Joseph Gaï Ramaka sur l'idée d'amener des films de grande qualité à ceux qui meurent d'envie de les voir, dans les villages, les stades, dans certaines communautés. Les gens viendront. Nous devons nous servir des technologies pour supprimer les barrières de la langue en doublant par exemple, car tout le monde ne sait pas lire. J'ai hâte d'envoyer quelques-uns de mes films au festival Gorée Cinéma. Je fais des efforts pour apprendre à partir de nos rencontres ici, depuis deux jours. Dorénavant, je vais doubler et sous-titrer tous mes films. L'expérience ici me fait comprendre qu'une Afrique unie veut dire aussi un cinéma uni.

Nous diffusons des histoires racontées par les colons. Il faut passer à celles narrées par les Africains pour qu'ils exploitent leurs cultures, leurs littératures, leurs réalités, leurs religions. Dans cette ère de globalisation, la seule puissance qu'aura l'Afrique sera la puissance "douce" de l'art, de l'identité. Nous ne pourrons pas rivaliser avec le Premier monde du point de vue militaire ou économique. Mais personne ne peut raconter nos histoires mieux que nous. Nous sommes une culture cosmopolite. Le cinéma nigérian est en Chine, celui-là sénégalais certainement en France.

L'Etat nigérian finance-t-il l'industrie cinématographique ?
Le cinéma est avant tout une entreprise privée. Le gouvernement nigérian ne s’est intéressé au cinéma de manière sérieuse que sous la présidence de Goodluck Jonathan. Quand j’étais le président de l’Association des producteurs, le gouvernement était toujours disposé à nous écouter mais cela n’a jamais été suivi d’effet. Son rôle est encore peu significatif même si le défunt régime avait commencé à accorder des bourses aux étudiants désirant poursuivre des études de cinéma et à financer des prêts pour la production de films sans taux d’intérêt. Si mes souvenirs sont bons, Nollywood a été dirigé pendant 20 ans par des entreprises privées, s’exerçant dans la vente de matériels électroniques. C’est le public qui a fait revivre le cinéma. Il demeure toutefois certain que le cinéma a davantage besoin d’un environnement viable pour son essor que des hypothétiques fonds qui pourraient y être injectés.

Femi OdugbemiIl peut aider, par exemple, à lever les droits de douane sur l’importation du matériel, à l’installation au Nigeria d’entreprises qui en fabriquent, à la formation des réalisateurs et de tous les métiers du cinéma. C’est de cette manière que l’on encouragera le cinéma qui raconte notre trajectoire, nos aventures individuelles et collectives et non celui-là qui favorise le néo-colonialisme culturel. Nous devons utiliser tous nos talents pour créer notre réalité et utiliser les nouvelles technologies pour la propager de manière avantageuse ; là est le rôle du gouvernement. Ceci requiert beaucoup de volonté politique.

Quelle a été la contribution de la télévision dans l’essor du cinéma nigérian ?
Le rôle de la télévision a été déterminant. Au départ, tous les cinéastes, les scénaristes et le staff qui œuvraient à la réalisation des films étaient des employés des chaînes de télévision. Elle a été en quelque sorte une pépinière. Mais, il y avait un obstacle avec la programmation de la télévision qui était déroulée entre 16 et 00 heures. Avec l’avènement des bouquets numériques, la télévision est devenue opérationnelle 24h/24. Cela a ouvert une ère nouvelle pour les films nigérians qui pouvaient être regardés dans des dizaines de pays simultanément. La télé câble avait besoin d'émissions pour remplir les 24 heures. Les vidéos étaient alors les bienvenues. Le public s'est élargi et les acteurs sont devenus célèbres.

Et tout cela a poussé le cinéma dans d'autres pays africains, là où on trouvait les mêmes conditions, le manque de financements, les problèmes de salles de cinéma. Les gens se sont rendus compte qu’avec de petits budgets, on peut faire des choses et créer un public. Car si vous attendez un gros financement, vous ne ferez jamais de films, encore moins maintenant avec la conjoncture économique mondiale. Ceux qui ont de l'argent n'ont pas souvent confiance aux cinéastes africains. Nous avons tous eu le soutien des organisations non gouvernementales, des bourses de l'étranger depuis l'ère Sembène. On ne peut pas continuer à fonctionner de cette manière. Le cinéma est une industrie privée. Nous devons initier nos réalisateurs à l’art du cinéma et à l’industrie du cinéma. Ils doivent comprendre que la distribution est la chose sur laquelle nous devons nous concentrer.

Comment êtes-vous parvenus à faire face au piratage ?
C’est un combat quotidien. A chaque étape, de nouvelles méthodes de lutte. La technologie a ses avantages et ses inconvénients. A une époque, on utilisait la technologie des caméras vidéo, accessible aux cinéastes et au public. Cela a causé tout de suite le piratage. Quand nous avons démarré, nous nous servions d'appareils vhs avec des boutons "play" et "enregistrer". Mais avec le temps, nous avons dû tenir compte du besoin de protéger la propriété intellectuelle. Bien que tout le monde s'y connaisse, il est devenu plus difficile de pirater. Je viens de terminer un film qui se trouve sur Internet. Il est passé au cinéma pendant six semaines et jusqu'à présent, je n'ai pas vu une seule copie piratée parce que j'ai pris des mesures. On projette en Dcp. J'ai donné un code au gérant de la salle de cinéma. Si le film est piraté, je saurai que c'est à partir de là. Il faut prendre des mesures de prévention pour protéger nos œuvres. Nous ne devons jamais arrêter la réflexion car les pirates sont toujours à la recherche de nouvelles méthodes.

Le fait déjà que le piratage soit de plus en plus perçu comme un vol par les consciences collectives est un acquis important. Avant, les distributeurs étaient de simples commerçants à la recherche de profits. Certains parmi eux étaient même des pirates. Aujourd’hui, nous prenons mieux en considération l’aspect marketing et la promotion. Des compagnies de distribution émergent. Quand un film est piraté, c’est toute une chaîne qui y perd. Le gouvernement et la police jouent désormais leur partition. Il y va de la survie du cinéma parce que le piratage prive le cinéaste du bénéfice de son travail.

A Lagos, on vend des dvd piratés partout. Aujourd’hui, aussi bien le vendeur que l’acheteur sont arrêtés. Le piratage n’est pas complètement éradiqué mais les efforts déployés l’ont fortement réduit. Il arrivait que les pirates sortent mon film avant moi ! Et le Nigeria est tellement grand qu’ils peuvent écouler leurs “marchandises” ailleurs qu’à Lagos sans que je sois au courant de leur délit. Mais, il faut être conscient d’une chose, aucune industrie, aussi puissante qu’elle puisse être, ne peut totalement éradiquer le piratage. Je vois des films américains, indiens, chinois piratés dans la circulation à Lagos. Ils ne leur ont surement pas envoyé ces films!

Ne faudrait-il pas davantage prendre en compte les réalités socio-économiques en s’inspirant peut-être du "petit commerçant" pour un cinéma de proximité ?
C’est tout à fait exact. Il est important de s'assurer que le cinéma est accessible aux Africains ; un cinéma qui n'est pas seulement pour ceux qui ont de l'argent, ceux qui sont instruits ou dans les grandes agglomérations. Encore une fois, c'est l'une des raisons pour lesquelles je suis là. Joseph Gaï Ramaka prend très au sérieux la question de la distribution. Les gouvernements africains doivent jeter un nouveau regard sur les salles de cinéma abandonnées pour qu'on puisse avoir un cinéma même dans les quartiers pauvres. La technologie offre des possibilités nouvelles. Si les responsables prennent cela au sérieux, nous pourrons amener le cinéma au peuple. C'est cela la leçon de Nollywood pour l'Afrique.

Le phénomène Boko Haram a t-il influé sur l’évolution du cinéma nigérian ?
Boko Haram, ils sont aussi cinéastes ! Il ont déstabilisé le gouvernement avec leurs vidéos comme il peut arriver à un cinéaste d’y parvenir ! Boko Haram ne gêne pas l’activité cinématographique au Nigeria. On peut même comparer leurs vidéos à du cinéma. C’est une forme de propagande. Il en est de même pour l’armée. La technologie permet aux terroristes et aux terrorisés de faire du cinéma ! Boko Haram se trouve au nord du Nigeria, alors que les villes du cinéma sont Lagos, Abuja, Kano…; des villes où jusqu'à présent, il n'est pas actif. L'armée nigériane est aussi plus sérieuse maintenant.

Quelle opinion avez-vous du cinéma sénégalais ?
J’ai été à des rencontres où le cinéma sénégalais a été célébré. Récemment en Allemagne, le film "The revolution won’t be televised" de la réalisatrice sénégalaise, Rama Thiaw, a été primé lors du festival international du film de Berlin. C’est une production de qualité. Cela prouve que la matière est là. Mais, le cinéma sénégalais, comme beaucoup d’autres en Afrique, est encore en chantier.
Le cinéma africain en général n’a pas suffisamment profité de l’expérience des réalisateurs, des anciens. Il a souffert d’un manque d’accompagnement des jeunes générations.

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